Andreï Avinoff : artiste émigré russe, homosexuel et scientifique
Comment coexistaient l'orthodoxie, les papillons, la carrière scientifique et l'érotisme masculin.
Sommaire

Andreï Nikolaïevitch Avinoff était un artiste, entomologiste et directeur de musée russe, ami du sexologue Alfred Kinsey. Il était un collectionneur passionné, un esthète et un homosexuel, bien qu’il n’ait jamais rendu publique son orientation. Après la révolution de 1917, Avinoff quitta la Russie pour les États-Unis. Ses aquarelles homoérotiques ne furent révélées au grand public qu’au 21e siècle.
L’exposition posthume de ses peintures, organisée à Pittsburgh en 1953, ne fit aucune mention de cette facette de sa personnalité. Dans le climat d’homophobie américaine de l’époque, les organisateurs dissimulèrent délibérément l’identité d’Avinoff.
Son héritage n’en est que plus remarquable : tant par l’étendue de ses intérêts que par la complexité de sa vie intérieure. Avinoff était un artiste homosexuel et, simultanément, un traditionaliste orthodoxe qui réussit à s’imposer de manière éclatante dans le monde rigoureusement hétéronormatif de la science américaine.
Cet article retrace la biographie de cet artiste émigré russe qui peignit des papillons, des ballets, des orchidées, des arcs-en-ciel, des bulles de savon et de beaux jeunes hommes.
Origines, enfance et premiers centres d’intérêt
Andreï Nikolaïevitch Avinoff naquit en 1884 à Toultchyn, sur le territoire de l’actuelle Ukraine, au sein d’une famille aristocratique. Les proches de la maison se souvenaient de lui comme d’un enfant aux longues boucles dorées, aux traits délicats et à l’élocution exceptionnellement développée.
La famille appartenait à la haute noblesse et faisait remonter sa lignée à l’ancienne lignée de boïars (nobles de haut rang) de Novgorod des Ovinov (russe : Ovinovy ; Овиновы). Son grand-père, Alexandre, combattit contre Napoléon à Trafalgar (1805) aux côtés de la flotte britannique et atteignit le grade d’amiral. Son arrière-grand-père maternel, Vladimir Panaïev (russe : Vladimir Panaev ; Владимир Панаев), fut ministre de la Cour impériale sous Nicolas Ier et participa à la constitution des collections du Nouvel Ermitage.
Le père d’Avinoff servit comme lieutenant-général. Son frère aîné, Nicolas, devint par la suite un réformateur libéral convaincu, et sa sœur, Élisabeth, une artiste accomplie : elle peignit les portraits de millionnaires américains, ainsi que celui de Franklin Roosevelt. Une éducation cosmopolite et des gouvernantes à domicile garantirent aux enfants une maîtrise parfaite de l’anglais, du français et de l’allemand.

« D’une écriture fine et élégante — sa propre calligraphie —, il traça de longues cartes, reliant son passé à la période précédant la naissance du Christ. Il était absolument convaincu d’être apparenté de manière indirecte à Cléopâtre… »
— Alex Shoumatoff. Extrait du livre “Russian Blood: A Family Chronicle” (1982)
Selon la légende familiale, à cinq ans, il attrapa son premier papillon, et à sept ans, il lisait déjà les ouvrages de l’entomologiste américain William Jacob Holland. Dès lors, les papillons demeurèrent sa principale passion pour le reste de sa vie.
Le père d’Avinoff était un homme d’une grande douceur. Les enfants étaient aimés, on ne leur interdisait presque rien et on encourageait leurs passions (il apprit lui-même à Élisabeth la broderie au point de croix). C’est de lui qu’Andreï hérita sa passion pour la collection, un humour subtil et l’habitude d’accueillir ses invités avec une attention généreuse.
En 1893, le père fut nommé commandant à Tachkent. Le petit Andreï, alors âgé de neuf ans, y voyagea avec sa famille via Vladikavkaz, Tbilissi, Bakou et la mer Caspienne. À Tachkent, les Avinoff se lièrent d’amitié avec la famille Kerenski et fuyaient la chaleur dans les montagnes de Tchimgan, où ils séjournaient dans une yourte.

« Cet été-là, ils souffrirent terriblement de la chaleur. Mon père se souvient avoir entendu dans son enfance que ses grands-parents s’asseyaient dans des tonneaux d’eau à Tachkent pour jouer aux cartes. »
— Alex Shoumatoff. Extrait du livre “Russian Blood: A Family Chronicle” (1982)
Tout en collectant des papillons rares en Ouzbékistan, Avinoff les peignait à l’aquarelle. Sa myopie congénitale lui permettait d’observer sans instruments les plus infimes détails de l’anatomie des insectes.
Sa mère ne supporta pas le climat de Tachkent. Au bout d’un an, elle retourna au domaine familial de Chideïévo, emmenant avec elle Andreï et sa sœur cadette. Andreï s’installa dans une dépendance de l’église. Il y passait constamment d’une occupation à l’autre et encombrait rapidement la pièce, notamment avec les écorces de graines de tournesol qu’il grignotait sans arrêt. À cette époque, sa collection s’était déjà considérablement agrandie et continuait de s’enrichir, y compris de spécimens rares.
Il entretenait des relations très chaleureuses avec sa sœur Élisabeth. Il lui apprenait à dessiner et l’aidait en toute occasion. Durant l’hiver 1905, elle sculpta dans le jardin une statue de neige de Marie-Antoinette, et Andreï, alors âgé de vingt et un ans, façonna un Voltaire à ses côtés. Nicolas parvint à les photographier, mais durant la nuit, le gardien détruisit ces statues à coups de pelle, les prenant pour des rôdeurs.

Études, service et expéditions
En 1905, Avinoff obtint son diplôme de la faculté de droit de l’Université de Moscou et entra au service du Sénat dirigeant comme assistant du secrétaire général. Il y examinait la correspondance des personnes soupçonnées d’activités révolutionnaires. En 1911, il fut nommé kammerjunker (chambellan de la cour) auprès de Nicolas II ; au sein du Corps diplomatique, il exerça les fonctions de maître des cérémonies. Cette expérience diplomatique, qui exigeait un tact exceptionnel et une parfaite connaissance de l’étiquette, l’aida plus tard à s’intégrer aisément dans les cercles élitistes des magnats américains. Ses congés, en revanche, étaient consacrés à l’étude des papillons.

Un héritage reçu de son oncle permit à Avinoff de financer des dizaines d’expéditions et de prendre personnellement part à des voyages d’une extrême difficulté. La première expédition eut lieu en 1908. Lors de la seconde, en 1912, il traversa avec l’entomologiste Alexeï Iakobson (russe : Alexei Jakobson ; Алексей Якобсон) et le sportif Mikhaïl Mamaïev (russe : Mikhail Mamaev ; Михаил Мамаев) les versants occidentaux de l’Himalaya — de l’Inde au Turkestan chinois, en passant par le Ladakh, le Karakoram et le Ferghana.
Sa découverte la plus célèbre en lépidoptérologie fut une nouvelle espèce de papillon trouvée dans le Pamir en 1913. Avinoff la nomma Parnassius autocrator — « l’Apollon autocrate ». Ce nom fut choisi non seulement pour l’allure majestueuse de l’insecte, mais aussi en l’honneur du tricentenaire de la dynastie des Romanov, soulignant ainsi les sympathies monarchiques de celui qui l’avait découverte.
De son expédition, Avinoff rapporta une collection de quatre-vingt mille spécimens. Elle comprenait environ 90 % de toutes les espèces de papillons d’Asie centrale connues à l’époque. Dans son appartement pétersbourgeois, les vitrines contenant les insectes faisaient partie intégrante du décor. Plus tard, après la révolution, la collection fut confisquée par les communistes et transférée à l’Institut zoologique de Petrograd.
En 1913, Avinoff présenta sa collection et ses travaux de recherche lors d’une séance de la Société entomologique de Londres, dans un anglais impeccable. Pour sa série de publications sur les papillons d’Asie centrale, il reçut la médaille d’or de la Société impériale russe de géographie.
À Moscou, deux de ses expositions se tinrent conjointement avec d’autres artistes. Avinoff y présentait des papillons ainsi que des paysages mystiques d’inspiration « tibétaine » ; à proximité, on pouvait voir des œuvres abstraites de Kasimir Malevitch et de Vassily Kandinsky. C’est au cours de la même année qu’il fit la connaissance de Serge de Diaghilev.

Avant le début de la Première Guerre mondiale, Avinoff aida à financer 42 autres expéditions du même type. À l’âge de trente ans, il avait constitué l’une des plus grandes collections de papillons d’Europe et publié sept articles sur ses découvertes, rédigés en trois langues. Cette incroyable envergure d’intérêts scientifiques et culturels fit de lui l’un des modèles pour le personnage de Konstantin Godounov-Tcherdyntsev, le légendaire explorateur de l’Asie centrale et père du protagoniste dans le roman Le Don de Vladimir Nabokov.
La Première Guerre mondiale et l’émigration
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Avinoff fut exempté de service militaire en raison de sa faible vue. Il s’engagea dans l’Union des zemstvos (une organisation russe d’aide aux malades et aux blessés) et soigna les soldats blessés dans la ville polonaise de Łódź.
En 1915, l’Union des zemstvos l’envoya à New York avec une mission diplomatique : acheter des médicaments, des munitions et de l’équipement militaire pour l’armée impériale. C’est là qu’Avinoff assista à une représentation de Vaslav Nijinski, rencontra le danseur en coulisses après le spectacle et, plus tard, peignit son portrait.

En 1916, il retourna en Russie, mais à l’automne 1917, peu avant le coup d’État d’Octobre, il repartit pour les États-Unis. Cette fois, il voyagea vers l’est en empruntant le Transsibérien nouvellement achevé, passa par le Japon et débarqua à San Francisco. Officiellement, il arrivait en tant que représentant du nouveau Gouvernement provisoire, au sein duquel son frère Nicolas occupait le poste de vice-ministre de l’Intérieur. Avinoff profita de ce voyage pour émigrer.
Se trouvant à New York au moment de la prise de pouvoir par les bolcheviks, il envoya un télégramme à sa famille exigeant qu’elle quitte immédiatement le pays. L’hiver de cette même année, sa mère, sa sœur Élisabeth et le mari de celle-ci, Léo Shoumatoff (russe : Lev Shumatov ; Лев Шуматов), parvinrent à monter dans l’un des derniers trains en partance pour l’est et arrivèrent aux États-Unis.
Son frère Nicolas resta en Russie. Cette décision s’avéra fatale : en 1919, le domaine familial fut détruit, et Nicolas lui-même, ancien réformateur libéral, après avoir survécu à plusieurs arrestations, fut fusillé par la police secrète lors de la Grande Terreur stalinienne en 1937. Sa femme Maria échappa miraculeusement aux répressions et à l’occupation ; elle émigra par la suite et publia ses mémoires, Pilgrimage Through Hell (Un pèlerinage à travers l’enfer), en 1968. Le contraste tragique entre l’intégration réussie d’Andreï en Amérique et la mort de son frère dans les geôles staliniennes marqua profondément toute la vie et l’œuvre ultérieure d’Avinoff.
L’artiste lui-même ne put sauver de Russie que quelques-uns de ses spécimens de papillons préférés, un paquet d’aquarelles de sa deuxième expédition et plusieurs tableaux, dont le « Motif crétois » (vers 1911-1915). Ce dernier représente un homme nu, souple et musclé, luttant contre un serpent géant ; la silhouette de sa cape évoque l’aile d’un immense papillon. Le fait que la Crète ait été associée à une utopie homosexuelle dans la culture du tournant du 19e au 20e siècle renforce cette symbolique.

Les premières années aux États-Unis
Arrivés aux États-Unis, Andreï et Élisabeth achetèrent avec leurs économies restantes une ferme laitière à Pine Bush, dans l’État de New York. La ferme devint un refuge temporaire pour les réfugiés russes : une pièce au rez-de-chaussée, équipée de quatre lits, s’était transformée presque en dortoir. La journée, les nouveaux venus travaillaient dans le potager, et le soir, ils se rassemblaient pour discuter.
L’exploitation agricole ne fut pas couronnée de succès. Toutefois, le voisinage de l’hôtel prestigieux Yama Farms Inn, situé dans les montagnes Catskill et fréquenté par Thomas Edison, Henry Ford et John D. Rockefeller, joua un rôle clé dans la réhabilitation sociale de la famille. Le propriétaire du club, Frank Seaman, reconnut le talent d’Andreï et l’aida à démarrer une carrière d’illustrateur commercial. Bientôt, Élisabeth trouva également sa voie en se consacrant au portrait. Son mari Léo, qui travaillait dans l’entreprise aéronautique de Sikorsky, mourut accidentellement par noyade en 1928.

Ses compétences diplomatiques le sauvèrent à plusieurs reprises. En 1919, le prince Gueorgui Lvov, premier chef du Gouvernement provisoire, invita Avinoff à lui servir d’interprète lors de sa rencontre avec le président Woodrow Wilson à Washington, puis à la Conférence de paix de Paris, où fut discuté l’ordre mondial de l’après-guerre. Cela prouve qu’Avinoff n’était pas un simple réfugié — il continuait d’évoluer au plus haut niveau de la politique internationale.
Dans les années 1920, profitant de l’intérêt des Américains pour l’art russe (New York connaissait déjà Léon Bakst, Boris Anisfeld et Nicolas Roerich), Avinoff commença à gagner confortablement sa vie grâce à la publicité. En 1921 eut lieu sa première grande exposition d’art.
En 1924, il remporta un prix lors de l’exposition d’art publicitaire pour son illustration du savon Colgate-Palmolive sur fond de sommets himalayens enneigés — un paysage de son propre passé. Il travailla également avec le fabricant de machines à écrire Underwood, le producteur de matériaux de construction Johns-Manville et la marque d’automobiles Chevrolet. En 1930, Avinoff créa le logo au « S ailé » (Winged S) pour les hélicoptères d’Igor Sikorsky, un emblème toujours utilisé aujourd’hui.

« Il est probablement la seule personne à avoir jamais établi — ou tenté d’établir — un lien entre les papillons et la Révolution russe. »
— Geoffrey T. Hellman. Extrait de son article dans The New Yorker, 1948
Retour à l’entomologie et travail au musée
« Actuellement, j’ai presque abandonné tout espoir de récupérer cette collection [de papillons], et je n’ai ni le courage ni les moyens d’en commencer une nouvelle. »
— Andreï Avinoff
Au début, absorbé par la nécessité de survivre, Avinoff consacrait très peu de temps aux papillons. Ce fut son collègue Charles Oberthür, un spécialiste français des sphinx, qui le convainquit de revenir à l’entomologie, qualifiant cela de devoir envers la science.
Sa réputation d’entomologiste et ses relations avec le collectionneur Benjamin Preston Clark jouèrent en sa faveur. En 1922, lors d’une conférence d’entomologie, Avinoff retrouva William Jacob Holland — directeur du Carnegie Museum of Natural History à Pittsburgh et chancelier de l’Université de Pittsburgh. À cette époque, Carnegie finançait généreusement l’élargissement des horizons de la jeunesse de Pittsburgh : fouilles archéologiques, expéditions scientifiques, achat de fossiles et d’insectes pour le musée.
L’émigré russe plut à Holland, qui lui proposa le poste de conservateur adjoint au département d’entomologie. Au début, Avinoff refusa, car l’illustration rapportait davantage, ce qui était nécessaire pour sa famille, mais il finit par accepter en 1924. En triant la collection du musée, il découvrit rapidement 23 nouvelles espèces de papillons. En témoignage de gratitude, Holland donna le nom de Erebia avinoffi à un papillon en l’honneur d’Avinoff, et celui de Thanaos avinoffi en mémoire de son grand-père amiral.
« Son art était un art de haute culture, telle qu’elle existait en Russie. »
— John Walker, directeur de la National Gallery of Art des États-Unis
Holland prit sa retraite peu après. À la suite du décès soudain de son successeur, Douglas Stewart, le conseil d’administration prit une décision audacieuse en 1926 : ils invitèrent Avinoff à prendre la direction du musée. Il ne possédait ni doctorat américain ni diplôme en gestion, mais son cosmopolitisme, ses connaissances encyclopédiques et sa maîtrise des langues compensaient son manque de qualifications formelles. Avinoff accepta et dirigea le musée pendant les dix-neuf années suivantes (1926-1945).
Durant la Grande Dépression, il parvint à équilibrer le budget, à conserver le personnel et à financer 19 expéditions scientifiques. Sous sa direction, le musée réalisa de nombreuses acquisitions, la plus célèbre étant l’achat en 1941 de l’holotype du squelette de tyrannosaure pour 7 000 dollars. Avinoff réforma le système éducatif, introduisit la création de dioramas écologiques et fut en avance sur son temps dans ses approches de la vulgarisation scientifique.
Il organisait sa vie selon une stricte « règle de cinq heures ». Comme il l’expliqua à son neveu Nicholas Shoumatoff : « Je m’incline devant les faits scientifiques jusqu’à 17 heures. Après cela, je suis libre d’avoir d’autres idées. » Le jour, il était un scientifique et administrateur conservateur ; la nuit, il se métamorphosait en artiste visionnaire, dont les toiles transgressaient toutes les frontières qu’il fixait lui-même dans les classifications muséales.
En 1927, Avinoff reçut un doctorat honorifique en sciences de l’Université de Pittsburgh, et en 1928 il devint citoyen américain. Il donnait des cours aux départements des beaux-arts et de biologie de l’université. Il y conçut également la « Salle russe » au sein des Nationality Rooms, des salles de cours reconstituant des intérieurs ethniques traditionnels.

Les confiscations massives de biens par le gouvernement bolchevique provoquèrent une vague de ventes russes en Occident dans les années 1920 et 1930. Avinoff acheta des livres lors de ces ventes et constitua une importante collection de publications russes sur l’art, l’architecture et l’histoire. Aujourd’hui, cette précieuse collection, qui comprend un fac-similé unique d’un Apocalypse médiéval illustré, est conservée à la bibliothèque du domaine de Hillwood.
« Pendant un certain temps, je voyais le D$^{r}$ Avinoff lors de réunions, etc. Je dois dire qu’il m’a profondément impressionné. […] Je n’ai jamais rencontré quelqu’un possédant des connaissances aussi universelles. Lors de toutes les soirées, j’essayais de le prendre en défaut, mais je n’y suis jamais parvenu, car il savait véritablement tout. À chaque fois, il sortait un fait d’une érudition extraordinaire ou quelque chose d’inattendu. Il le faisait toujours avec déférence, comme pour s’excuser de sa perspicacité. C’était très curieux. Peut-être est-ce un trait russe. »
— John Walker, directeur de la National Gallery of Art des États-Unis
Entre 1925 et 1940, Avinoff se rendit six fois en Jamaïque et collecta environ 14 000 papillons (la collection est conservée à Pittsburgh). Désireux de « devenir américain », il s’acheta une Chevrolet pour parcourir l’île, mais n’apprit jamais à conduire : c’était toujours son neveu qui prenait le volant.
Au début des années 1930, Avinoff conclut un accord avec les autorités soviétiques pour le catalogage de sa collection russe, nationalisée après la Révolution. On lui expédiait de Léningrad des lots d’insectes pour étude. En parallèle, il achetait des spécimens comparables et des collections entières pour Pittsburgh.
Dans le domaine scientifique, Avinoff apporta une contribution significative à la biologie évolutive. En collaboration avec le jeune conservateur Walter R. Sweadner, il étudia les papillons du genre Karanasa. Leur monographie « Les papillons Karanasa : une étude sur l’évolution » (The Karanasa Butterflies, A Study in Evolution) (1951) marqua une étape importante dans l’étude de la dynamique des zones hybrides et de la spéciation géographique. Les chercheurs démontrèrent qu’aux intersections des aires de répartition se produisaient des croisements qui estompaient les frontières strictes entre les espèces séparées. À une époque dominée par le concept d’espèces rigides, cette compréhension de la fluidité biologique était novatrice.
Avinoff fut membre du conseil d’administration de l’American Association of Museums, présida le Comité des musées scientifiques de la Société des Nations, fut élu membre (Fellow) de l’Entomological Society of America et nommé administrateur de l’American Museum of Natural History. À partir de 1937 et jusqu’à sa mort, il correspondit avec Vladimir Nabokov et, compte tenu de leurs intérêts communs, le conseilla presque certainement dans ses recherches scientifiques à l’Université Harvard.
Parallèlement, Avinoff peignit deux cents aquarelles en couleurs pour l’ouvrage botanique d’Otto Emery Jennings, « Fleurs sauvages de la Pennsylvanie occidentale et du bassin supérieur de l’Ohio » (Wild Flowers of Western Pennsylvania and the Upper Ohio Basin) (1953). En illustrant les plantes grandeur nature, l’artiste respectait un code ascétique : par principe, il n’utilisait pas de blanc de plomb pour créer les reflets, préférant laisser intacte la surface du papier blanc.
Le directeur de la National Gallery of Art des États-Unis, John Walker, le qualifia de l’un des plus grands peintres floraux américains et fit l’acquisition de deux œuvres d’Avinoff pour la galerie : Emergence (Émergence) (vers 1948) et Tulips (Disintegration) (Tulipes [Désintégration]) (vers 1949). Dans ces dernières créations, la précision botanique cédait le pas aux motifs surréalistes du flétrissement et de la décomposition.

Les icônes de Hann et les exportations d’art soviétique
Vers 1935, le magnat de l’aviation George Hann, qui appartenait au cercle d’amis homosexuels d’Avinoff, fit l’acquisition d’une vaste collection d’icônes russes. Celles-ci étaient vendues par l’Antikvariat, une agence d’État soviétique créée pour obtenir des devises destinées à l’industrialisation. Avinoff rédigea le catalogue de cette collection pour une exposition en 1944. Aux États-Unis, il devint une autorité reconnue en matière d’art russe ancien : en juillet 1943, le président Franklin Roosevelt le remercia même pour ses informations concernant des icônes qui lui avaient été offertes par les ambassadeurs américains en URSS.
En 1981, le restaurateur émigré soviétique Vladimir Teteriatnikov publia l’ouvrage Icons and Fakes (Icônes et contrefaçons), dans lequel il déclarait que la totalité de la collection Hann n’était constituée que de contrefaçons modernistes fabriquées pour la vente par des artistes de l’Âge d’argent. Teteriatnikov accusa Avinoff d’avoir créé le mythe légitimant ces faux. Cela porta un coup sévère à la réputation d’expert de l’entomologiste.
Cependant, les recherches contemporaines (Maria Taroutina, Wendy Salmond, Christine Havice) rejettent catégoriquement cette théorie du complot. Les icônes de Hann se sont révélées être d’authentiques œuvres tardives (19e – début du 20e siècle) ou d’anciennes planches ayant subi des restaurations agressives dans des ateliers de Vieux-Croyants. Les vendeurs soviétiques falsifiaient délibérément les documents et exagéraient l’ancienneté des peintures pour les vendre plus cher à des Américains naïfs. Lors de l’attribution, Avinoff fut contraint de s’appuyer sur ces faux documents et sur des reproductions de livres, n’ayant pas la possibilité d’effectuer des examens chimiques et technologiques. Ainsi, il fut la victime de la stratégie marketing cynique de l’État soviétique, et non le complice d’une tromperie.
Les espoirs d’Avinoff en une coopération entre les musées du monde entier s’effondrèrent avec le début de la Seconde Guerre mondiale. Il compta également parmi les signataires de renom d’une déclaration de protestation contre l’invasion soviétique de la Finlande en 1939.
« Je considère Avinoff comme l’un des plus grands hommes au monde. Lui et sa sœur sont arrivés dans ce pays sans ressources et en sont devenus deux des citoyens les plus éminents. Je suis fier de l’Amérique parce que cela s’est produit. Et je suis fier d’eux. »
— Archibald Roosevelt, fils du président Theodore Roosevelt et ami des Avinoff
Dernières années : New York, peinture intensive et décès
En 1945, à la suite d’une crise cardiaque, Avinoff prit sa retraite du musée et s’installa dans la demeure de sa sœur à Locust Valley, sur Long Island. En 1948, il convainquit Élisabeth de déménager avec lui à Manhattan, où ils louèrent de luxueux appartements adjacents sur la Cinquième Avenue.
Libéré des contraintes institutionnelles, Avinoff se consacra professionnellement à la peinture. Il peignit des natures mortes, des paysages surréalistes et des illustrations botaniques. En quatre ans, malgré sa santé fragile, il créa plus de deux cents compositions et fut l’objet de onze expositions personnelles. Le magazine Life prévoyait de le mettre en couverture de son édition d’automne 1949.

« La meilleure façon de comprendre la nature et l’âme du peuple russe est d’étudier avec sympathie ses efforts créatifs tels qu’ils se manifestent dans la peinture, l’architecture, la littérature et la musique. »
— Andreï Avinoff. Extrait de l’introduction au catalogue de l’exposition d’art russe, 1943

De son propre aveu, les opinions politiques d’Avinoff penchaient à droite. Il partageait les préjugés antisémites communs aux conservateurs de l’Empire russe ; fait dont se souvinrent certains de ses collègues juifs à Pittsburgh.
Avinoff était profondément croyant. Toute sa vie, il demeura fermement attaché à l’orthodoxie russe et reconnaissait en lui-même un penchant mystique, qui déterminait ses idéaux les plus élevés et le poussait vers des thèmes empreints d’un symbolisme marqué.
Derrière son traditionalisme apparent, il se révéla néanmoins un homme tout à fait moderne sur d’autres aspects : il accepta sans difficulté le capitalisme et la citoyenneté démocratique. Contrairement à de nombreux émigrés blancs, il ne participa guère aux campagnes vaines visant à renverser le régime bolchevique ou soviétique ; au contraire, il s’efforça de préserver et d’enraciner dans sa nouvelle patrie ce que la culture russe avait de meilleur à offrir à la civilisation occidentale.

Andreï Avinoff mourut le 16 juillet 1949. Ses derniers mots furent : « L’air — comme il est pur ». Deux jours plus tard, il eut des funérailles dans une église orthodoxe russe. Sur sa pierre tombale au cimetière de Locust Valley sur Long Island est gravée l’épitaphe : « LA BEAUTÉ SAUVERA LE MONDE ».
« Le parfum de la rose semblait émaner de la pointe de mon pinceau lorsque je peignais. Je suis devenu la rose. »
— Andreï Avinoff
▶️ Souvenirs d’une ancienne étudiante d’Avinoff (en anglais) (YouTube)
Homosexualité, art homoérotique et Kinsey
L’un des auteurs clés dans l’évolution sexuelle et intellectuelle d’Avinoff fut le penseur viennois Otto Weininger. Son livre « Sexe et Caractère » (Geschlecht und Charakter) parut en allemand en 1903 et devint un best-seller scandaleux. La famille en avait connaissance : l’épouse de son frère, Maria, citait la pensée de Weininger selon laquelle tout être humain porte en lui, à des degrés divers, des gènes masculins et féminins.
En Russie, Avinoff fréquentait apparemment de manière régulière les bains publics. Dans une conversation avec Kinsey, il décrivit les bains pétersbourgeois équipés de pièces privées, où de jeunes masseurs âgés de seize à vingt ans étaient « toujours disponibles » — un ou deux à la fois — et servaient volontiers les clients.
Aux États-Unis, Avinoff dut s’adapter à un environnement culturel plus homophobe et puritain que dans la bohème de Saint-Pétersbourg de l’Âge d’argent. Par exemple, des éditeurs refusèrent son esquisse de couverture pour la revue Machinist, la jugeant « trop exhibitionniste des charmes masculins ».

Le directeur du Musée Carnegie, Holland, était connu pour son homophobie, et l’autre protecteur scientifique d’Avinoff, B. Preston Clark, vécut le suicide de son fils homosexuel en 1930, incapable de supporter la pression sociale. Au cours des années 1930 et 1940, l’homophobie institutionnelle ne fit que se renforcer aux États-Unis.
Avinoff ne fit jamais étalage de son orientation. L’establishment de Pittsburgh le considérait comme un éternel célibataire. Il intégra néanmoins un cercle homosexuel d’élite extrêmement fermé, auquel appartenaient l’héritier de l’empire de l’aluminium Alcoa, Roy Hunt, le magnat de l’aviation George Hann et le futur conservateur du Museum of Modern Art (MoMA) de New York, Edgar Kaufmann Jr.
Dans cette bulle protégée de richesse et de privilèges, son homosexualité était perçue simplement comme un trait d’excentricité. Ses contemporains décrivirent son apparition dans la société de Pittsburgh comme « l’arrivée d’une créature fabuleuse venue d’une autre planète ». Lorsqu’il se présenta à un gala habillé en papillon, la presse y répondit par une caricature à peine voilée dans le Pittsburgh Post-Gazette.
« Pour lui, l’art était le reflet de la nature. Le génie du Dr Avinoff [embrasse] tout le spectre de l’expérience humaine. […] À l’instar des maîtres de la Renaissance, il excella dans bien des domaines : scientifique exceptionnel, artiste, muséologue, mystique et ami de beaucoup. »
— Walter Read Hovey, chef du département des Beaux-Arts de l’Université de Pittsburgh
Avinoff mena une vie secrète tout en créant un important corpus d’œuvres homoérotiques. Ses liaisons romantiques semblent avoir été instables, inégales et de courte durée. Outre des papillons et des fleurs, il peignait de jeunes hommes nus, des anges, des démons et des fantômes. Après sa crise cardiaque en 1945, l’artiste détruisit la majeure partie de ses œuvres explicites, affirmant « ne pas vouloir laisser de telles choses à sa sœur ». Il fit par la suite référence à cet acte comme étant son propre « holocauste ».

L’une des séries d’illustrations les plus célèbres d’Avinoff fut créée vers 1935-1938 pour La Chute de l’Atlantide (1938), un long poème en russe publié aux États-Unis par le poète émigré Gueorgui Golokhvastov. En 1944, Avinoff les édita en un portfolio limité de photogravures, bien qu’elles fussent originellement réalisées au fusain, à la craie, au pinceau, à la plume, par éclaboussures et grattage sur papier.
Reproduits en photogravures, les dessins d’Avinoff présentent de multiples strates symboliques : ils sont une méditation sur l’ascension et la chute des civilisations, la spiritualité, l’ambition et le désir. Des « esprits » masculins ailés et majestueux les peuplent.

Son intérêt pour la sexualité mena Avinoff à se lier d’amitié avec le chercheur Alfred Kinsey. Les deux savants avaient débuté par l’entomologie (Kinsey étudiait les guêpes à galles) et avaient transposé les principes rigoureux de la taxonomie biologique à l’étude du comportement humain. En janvier 1948, Kinsey publia son étude fondatrice Le Comportement sexuel de l’homme (Sexual Behavior in the Human Male). Ayant eu vent du livre à paraître fin 1947, Avinoff brisa des années de silence : il écrivit une lettre de félicitations à l’auteur, se présentant comme un « collègue entomologiste », et révéla son orientation.
« Permettez-moi de me présenter. Je suis un confrère entomologiste… J’ai lu au sujet de votre ouvrage à paraître dans le récent numéro de 47, et je suis extrêmement intéressé de savoir quand il sortira… Mes observations du monde théâtral et artistique de l’Ancienne Russie — y compris des poètes et écrivains — me conduisent à me demander s’il n’existe pas de parallèles avec les conditions de ce pays. J’espère que vous excuserez cette lettre d’un inconnu. »
— Andreï Avinoff. Extrait d’une lettre à Alfred Kinsey, 14 décembre 1947
Une étroite amitié se noua entre eux. Avinoff devint un participant actif aux travaux de l’Institut de recherche sur le sexe récemment fondé. Il y fit don de documents sur son historique sexuel, de plus de six cents dessins explicites, et introduisit Kinsey dans les cercles artistiques et homosexuels new-yorkais.
Avinoff rêvait de créer un club masculin d’élite, doté de pièces privées ornées de fresques représentant de jeunes et beaux garçons. Il nomma ce projet APOCATL (l’origine de ce mot reste inconnue). Selon sa conception, les membres aînés du club devaient repérer et introduire de jeunes candidats prometteurs. Des esquisses de fresques pour l’APOCATL sont conservées à l’Institut Kinsey.

« Les jeunes hommes blonds, qui représentaient l’idéal spirituel et sexuel pour Andre, rappelaient la description biblique des anges comme des êtres spirituels et magnifiques. »
— Paul Gebhard, collaborateur de Kinsey
Dans les années 1930 et 1940, Avinoff assistait fréquemment aux cours de dessin d’après modèle vivant au Carnegie Institute of Technology. À la même époque, l’adolescent Andy Warhol (alors nommé Andrej Varchola), issu d’une famille d’immigrants carpato-ruthènes très pauvre, suivait des cours d’art gratuits au Musée Carnegie. Avinoff fut juge lors du concours artistique Scholastic, où le jeune Warhol reçut l’une de ses premières distinctions. Par la suite, Warhol s’inscrivit dans la section design de l’institut, et tous deux se retrouvèrent à nouveau dans le même espace socioculturel.
Avinoff recrutait souvent les modèles de ses dessins érotiques parmi les étudiants. Vers le milieu des études de Warhol, la douce homoérotique d’Avinoff circulait activement au sein du milieu étudiant. L’historien de l’art Blake Gopnik relève une ressemblance frappante : les deux artistes construisaient leurs récits visuels autour d’images de papillons (symboles de métamorphose) et de symboles phalliques. Edgar Kaufmann Jr., membre du cercle d’Avinoff à Pittsburgh, aida par la suite le jeune Warhol à obtenir ses premières commandes à New York. Ainsi, Avinoff fut un maillon essentiel, ayant transposé l’esthétique LGBT raffinée de l’Âge d’argent russe dans le Pittsburgh industriel, où elle influença la formation du style du premier Pop art.
En 2005, l’Institut Kinsey présenta l’exposition « Out of Russia : Chagall, Tchelitchew, Avinoff » (Hors de Russie), dévoilant pour la première fois au grand public les dessins érotiques d’Avinoff.
Galerie
Chez Andreï Avinoff, les bonnes manières impeccables, la prestance aristocratique et l’humour teinté d’autodérision s’alliaient à une capacité de travail titanesque. Formellement, il aurait pu être classé parmi les illustrateurs, mais ses œuvres traitaient de thèmes qu’il considérait avec le plus grand sérieux : son sentiment mystique de la connexion entre la nature, la vie et l’esprit. Son obsession pour le « dépassement de soi » rejoignait ainsi sa vision esthétique.
« Avinoff mérite d’être considéré comme l’un des survivants les plus importants de l’Âge d’argent (une période de créativité exceptionnelle dans l’art et la littérature russes au début du 20e siècle) de l’art russe à avoir atteint les États-Unis. Il ne s’est pas contenté d’incarner les idéaux et pratiques de l’Âge d’argent dans sa vie et son travail, il les a également inculqués à la génération suivante d’artistes et d’intellectuels new-yorkais, qui allaient transformer cette ville en le prochain grand centre de la culture moderniste internationale. »
— Louise Lippincott, Carnegie Museum of Art












Bibliographie et sources
- Avinoff, Andrey, et Sweadner, Walter R. The Karanasa Butterflies, A Study in Evolution [Les papillons Karanasa : une étude sur l’évolution]. Pittsburgh : Carnegie Museum, 1951.
- Gopnik, Blake. Warhol [Warhol]. New York : Ecco, 2020.
- Jennings, Otto E. Wild Flowers of Western Pennsylvania and the Upper Ohio Basin [Fleurs sauvages de la Pennsylvanie occidentale et du bassin supérieur de l’Ohio]. Pittsburgh : University of Pittsburgh Press, 1953.
- Lippincott, Louise. Andrey Avinoff: In Pursuit of Beauty [Andreï Avinoff : À la poursuite de la beauté]. Pittsburgh : Carnegie Museum of Art, 2011.
- Salmond, Wendy. « Russian Icons and American Money, 1928-1938 » [Icônes russes et argent américain, 1928-1938]. Dans : Collecting Old Icons. Russian and Greek Icons 15th-19th centuries [Collectionner d’anciennes icônes. Icônes russes et grecques du 15e au 19e siècle], édité par Simon Morsink. Amsterdam : Snoeck, 2011.
- Shoumatoff, Alex. Russian Blood: A Family Chronicle [Sang russe : une chronique familiale]. New York : Coward, McCann & Geoghegan, 1982.
- Shoumatoff, Nicholas. Andrey Avinoff Remembered [En souvenir d’Andreï Avinoff].
- Teteriatnikov, Vladimir. Icons and Fakes [Icônes et contrefaçons]. New York : Teteriatnikov Art Expertise, 1981.


